mercredi 10 mars 2010

billet : les régionales

Le premier tour des élections régionale est à la fin de la semaine, et rien n'a encore été posté sur ce site à ce sujet. Certains s'en sont inquiétés, c'est pourquoi je fais un petit effort ; je vais donc poster ce matin, à reculons, deux ou trois mots.

Tout d'abord, les raisons du silence :
1. Le niveau des débats durant la campagne.
2. L'intérêt des français pour ce type de scrutin. Si vous aviez demandé à un français choisi au hasard dans la rue qui est son président de région il y a un an, il y a fort à parier qu'il n'aurait pas pu répondre. Il y a fort à parier que beaucoup d'entre nous ne puissent encore le faire aujourd'hui. Certains, si on leur donne le nom dudit président, s'exclameraient peut être : "Aah, oui ! C'est vrai, c'est lui." Et à la question "De quoi s'occupe-t-il ?", il y a fort à parier qu'un long silence, ou que quelques thèmes banals constituent l'essentiel de la réponse. Bref, le fonctionnement du système décentralisé et la responsabilité de chacun à la tête des régions ou des départements demeurent un mystère pour beaucoup de français.

Il y a cependant un certain nombre d'aspects qui, selon les français, relèvent directement des compétences régionales, et parmi ces aspects on trouve bien évidemment l'aménagement du territoire. Pour tout ce qui est du domaine de l'emploi, ou de ceux de la justice, de la santé, du pouvoir d'achat, de la sécurité, etc., les français restent persuadés que le national prime sur le régional. Ils n'ont d'ailleurs pas tout à fait tort. En conséquences, les décisions en matière de vote, puisqu'il s'agit d'élections régionales, se prendront principalement en fonction de critères régionaux, et, l'attachement de chacun à son territoire favorisera probablement les listes de ceux qui sont déjà en poste. Pour preuve, la victoire pratiquement actée de Georges Frêche dont les propos plus que douteux ne sont pas de nature à détourner les électeurs de leur choix premier, et ceci malgré la création d'une liste socialiste alternative.

Par ailleurs, la politique pour le moins peu populaire de l'exécutif n'encouragera pas les français à octroyer un satisfecit au président en confiant à la droite un maximum de régions. Même s'il faut se méfier des sondages, il y a fort à parier que la gauche restera très largement majoritaire. Martine Aubry évoque sur France inter l'aspect "bouclier" du vote à gauche, comme protection contre les "dérives libérales" de la politique nationale, et cet aspect entre probablement en compte dans les calculs des français, du moins pour la petite partie d'entre eux qui se déplaceront dimanche.

Enfin, là où nous pensons que la différence se fera, mais ceci ne reste qu'un pronostic, c'est sur la place des verts. Il semble en effet que la question environnementale soit une préoccupation beaucoup plus présente dans l'esprit des français que dans celui des dirigeants politiques. Il y a donc fort à parier que le score "vert" sera plus élevé que ce que les sondages prédisent. Bien sur, ceci sous conditions que les français se déplacent afin de concrétiser par un vote leur sentiment.

Qu'en sera-t-il des résultats finaux, le jour du printemps ? Nul ne le sait, bien évidemment, mais le taux de participation sera intéressant à évaluer. En effet, les analystes politiques parient, à juste titre, sur une faible participation. Ceci constitue, en cas de large victoire de la gauche, un bouclier pour le président, qui aura un argument assez fort pour déconnecter la politique nationale de l'aspect régional du vote. En revanche, une participation relativement massive serait un vrai camouflet pour l'exécutif, les français montrant ainsi, par leur participation, leur hostilité à la politique menée au niveau national. Nous reviendrons donc sur ces résultats, s'il y a lieu, après le deuxième tour du scrutin, point d'orgue d'une campagne dont la qualité est à noter dans les annales politiques du pays...

vendredi 5 mars 2010

Fillon président ?

Les sondages sont cruels, surtout lorsque depuis février 2008, après une dégringolade historique, inédite sous la Vème République, Nicolas Sarkozy rase les paquerettes malgré tous ses efforts pour exister. François Fillon, lui, ne fait rien pour exister mais se trouve toujours devant, sans effort, 6 à 12 points selon le journaliste du Figaro.

Alors, Fillon président, questionne Le Point ? Cela mérite une courte analyse. Tout d'abord, pourquoi François Fillon existe-t-il au regard des français, des sympathisants de droite plutôt ? C'est à dire, comment se fait-il qu'il existe ? A quoi ou à qui doit-il sa popularité, à lui même uniquement ?

Principalement, François Fillon se maintient plutôt bien dans les sondages parce qu'il est à l'opposé, en matière d'image, de Nicolas Sarkozy. Là où le président apparaît excité, Fillon est calme. Là où le président est bling bling, Fillon est sobre. Là où le président s'épuise, Fillon semble passer en toute facilité ; Fillon ne donne pas l'impression de l'effort, ce qui est un atout majeur. Enfin, là où le président calcule, Fillon agit en respect des règles institutionnelles ; la position dans laquelle Nicolas Sarkozy s'est placé en alliant transparence et méthodes inédites sous la Vème République a rebuté les français ; à l'inverse François Fillon rappelle l'éthique, la dignité de la fonction politique, le respect des institutions.

François Fillon est-il le seul à incarner ces valeurs à droite ? Ces valeurs sont-elles inédites à ce point qu'il soit si loin dans les sondages devant Nicolas Sarkozy ? La réponse à ces deux questions est non. Non, François Fillon n'est pas le seul, mais il est numéro 2, et, notre exécutif comportant deux têtes, il est légitime de les comparer. Par ailleurs, le président s'occupant de tout, même de ce qui est réservé d'ordinaire au premier Ministre, il est logique de comparer les méthodes des deux hommes dès lors qu'ils ont des tâches communes. Ensuite, ces valeurs ne sont pas inédites, mais, manie toute française, dès lors qu'on semble perdre quelque chose, on le regrette immédiatement même si l'instant d'avant on n'avait de cesse de le décrier. Avant Nicolas Sarkozy, la méthode Fillon de faire de la politique était commune, personne n'y prenait garde, et elle lassait même un peu. Nicolas Sarkozy a cru pouvoir innover ; il a choqué, il a déçu, et il a du mal à changer cette image d'homme irrespectueux des codes implicites qui sous-tendent la démocratie. Fillon est donc une sorte de rappel, un garde-fou, pour ces valeurs historiques, et c'est donc principalement GRACE à Nicolas Sarkozy qu'il jouit d'une côte de popularité si haute, grâce aux dérives comportementales du président vis à vis de la vie institutionnelle et vis à vis des méthodes de communication. Avec un président type Chirac, il y a fort à parier que les ratio dans les sondages seraient différents.

Posons-nous de nouveau la question, et répondons-y : Fillon président ? Eh bien oui, potentiellement. Nicolas Sarkozy aura du mal à redorer son image durant cette fin de quinquennat, la situation économique ne lui étant, de surcroît, pas du tout favorable. L'issue des prochaines élections présidentielle, même s'il est dangereux de faire des pronostiques à deux ans de l'échéance, est très incertaine. Nicolas Sarkozy est cependant, encore aujourd'hui, le seul candidat légitime à droite ; vieille habitude institutionnelle française, peut être, de laisser la place libre au président s'il avait envie de se représenter. Par ailleurs, les français n'imaginent pas une opposition premier Ministre - président en vue des élections présidentielles de 2012 ; c'est donc Nicolas Sarkozy qui semble le plus à même d'être candidat.

Un coup d'éclat de Nicolas Sarkozy ? Oui, rêvons, à six mois des élections, il se désiste au profit de son premier Ministre. La bataille droite - gauche serait d'envergure, on aurait un duel DSK - Fillon par exemple, qui cliverait probablement la population plus que cela n'a été le cas depuis longtemps tant ces personnalités suscitent l'intérêt au delà des limites strictes de leurs camps respectifs...

Une dernière chose, en guise de post-scriptum, François Fillon se trompe lorsqu'il croit que l'échec aux régionales aura un impact partagé entre le président et lui. Deux catégories seront touchées par cet échec, si échec il y a, l'une institutionnelle si l'on peut dire, l'autre personnelle. La droite, en tant que force de proposition, en tant que parti majoritaire, en tant qu'exécutif, la droite en tant qu'idée de l'avenir sera touchée. Les français diront non à la droite parce qu'elle ne répond pas aux aspirations communes, parce qu'elle est en décalage, pour diverses raisons, avec les aspirations du moment. L'individu touché sera Nicolas Sarkozy, revers de la médaille de l'omni-présidence ! Mécaniquement, il se pourrait que François Fillon chute légèrement dans les sondages, mais par un désavoeu de la droite, pas par un désavoeu personnel. Assez bizarrement, cette haute responsabilité qu'est la fonction de premier Ministre, apparaît aujourd'hui irresponsable quant à un certain nombre d'évènements politiques qui jalonnent la vie démocratique française...

mercredi 3 mars 2010

De la condition politique

L'homme est par nature un animal politique, déclare Aristote. La capacité de jugement, la notion du bien et du mal, la parole, etc. sont autant de critères qui définissent la nature politique de l'homme en opposition à celle des animaux. La cité est le lieu de vie par excellence à l'extérieur duquel aucun homme ne pourrait vivre s'il veut raisonnablement conserver son statut d'homme et ne pas être associé à "l'homme traité ignominieusement par Homère", ou à une "pièce isolée au jeu de trictrac".

Et pourtant, est-ce que la vie collective, au sein de la cité, est-ce qu'une association humaine, est automatiquement une association politique, un corps politique tel que le sous entend Aristote ? Est-ce qu'un être humain, dès lors qu'il est au sein d'un groupe constitué, ou au sein d'une cité où règnent des règles politiques déjà établies, est ipso facto considéré comme un citoyen ; est-il égal par nature au citoyen ; est-il égal à l'animal politique ; est-ce que l'homme en collectivité est identique à l'animal politique ? En résumé, y a-t-il identité entre humanité et condition politique ?

La réponse positive à cette question nous inciterait à rechercher une réponse politique aux questionnements multi-formes de nos sociétés. Cela tendrait même à nous enfermer dans un cadre philosophico-politique et à en étudier chaque aspect, faisant dépendre toutes les réponses potentielles à nos problèmes actuels des structures institutionnelles, ou des perceptions politiques, ou des concepts philosophico-politiques, établis. C'est donc en tant qu'unique postulat de départ que nous chercherions une réponse politique à tout problème, car ce serait non pas la nature du problème qui nous questionnerait mais la nature même de l'homme confronté à ce problème, sa nature politique. Nous inscrire dans ce cadre reviendrait à faire dépendre tous les choix des hommes d'une condition politique préalable, tous les problèmes des hommes des structures politiques qu'ils ont construites, des choix politiques qu'ils font et de la nature des idées politiques qui les gouvernent.

La pensée libérale, en écartant le "tout politique", en le cantonnant à une partie de la sphère publique, en compartimentant chaque aspect de la vie collective a autorisé le "non-poliitique" à intervenir dans les affaires de la cité. La responsabilité du politique a diminué, l'homme n'était plus considéré comme un animal politique, mais comme un animal évolué, en perpétuelle évolution, comme un confluent de courants divers et variés, artistique, philosophique, sociologique, psychologique, etc. Quelle limite et quelle responsabilité fixer, dès lors, au politique ? Ou plutôt, sachant que le politique est désormais la seule "composante" parmi toutes celles qui constituent l'homme moderne à se soucier principalement du bien commun, comment lui reprocher de ne pas avoir de prise sur la réalité des choses communes, sur les problèmes de la société, si on lui retire l'accès à ces objets ? La pensée libérale, en refusant la notion d'animal politique, en établissant un contrat entre l'homme à l'état de nature et son semblable, entre les hommes à l'état de nature et une superstructure "morale", formalisée dans une forme institutionnelle étatique, monarchique, etc. et dont les règles, démocratiques pour la plupart, définissent les conditions de vie et d'évolution, ce contrat a retiré à l'homme l'accès direct, naturel et continu à la chose publique. Tout n'est désormais plus politique. Il y a des éléments auxquels le politique, en tant que condition, n'a pas accès.

Même en ce qui concerne le bien commun, et qui est donc éminemment politique, l'aspect contractuel entre l'homme à l'état de nature et l'Etat rend ce dernier dépositaire unique dudit bien commun. Et la notion même de réduction des prérogatives de l'Etat libéral diminue le champ d'action de ce dernier, diminue le rayon de la sphère publique et pousse tout un chacun à rechercher des solutions aux problèmes d'aujourd'hui dans la sphère non politique, ou a-politique, la sphère privée comme on l'appelle communément.

Tenter de réguler, comme on essaie de le faire aujourd'hui, les marge de manœuvre des sphères publiques et privées, en cherchant le bon équilibre entre initiative privée et contrôle publique rencontre, tout au long du chemin, les contradictions inhérentes à la définition de l'homme comme "non politique". L'animal politique, lui, ayant un accès direct à la chose publique, accès contractuel, démocratique, ou autre, ne se pose pas ce genre de questions, il n'est pas soumis à ces positionnements délicats entre public et privé dès lors que l'action de quelques uns impactent tous les autres. En effet, l'animal politique est par nature concerné par la chose politique, par la chose publique, qui fait "partie" de lui même. Cependant, ceci nous ramène à la première question : est-ce que nature humaine et nature politique sont identique ? La solution à toute question est-elle uniquement politique ? Réponse antique du tout politique, ou réponse moderne des sphères privée et publique cohabitant au mieux, quelle est la meilleure solution ?

Si l'être humain n'est plus soumis à une nature figée à l'instant t mais s'il devient la superposition d'une série de perceptions lors de cet instant t, perception qui évoluent lorsqu'on passe de t à t+1, alors le problème se pose dans des termes différents. Dès lors, la condition politique de l'homme ne dépend plus de sa nature première mais de la perception qu'on entretien de lui à l'instant t, perception dépendante de celle que l'on entretient du monde dans lequel il évolue au même instant. Ce sont désormais des conditions mentales qui dictent la natures des choix, politiques, économiques, artistiques, etc. et non plus des critères matériels figés. L'approche d'échéances démocratiques telles que les élections rappelle à l'homme l'aspect politique de sa condition, aspect non unique mais superposé à tous les autres, aspect mental qui est inhérent à la question du pouvoir de régulation et de décision au sein de la cité, aspect inhérent à la forme de société dans laquelle nous évoluons, mais aspect non figé, et surtout, aspect très éloigné d'une quelconque "nature". D'autres aspects coexistent avec celui-ci puisqu'aussitôt le "devoir citoyen" effectué, l'homme est confronté à ses devoirs quotidiens, domestiques, artisitiques, sociaux, physiques, et alors c'est cette "nature nouvelle", issue de de sa perception du monde qui prend le dessus naturellement sur la perception politique qu'il entretenait auparavant.

Concevoir l'homme comme une superposition, ou une coexistence, d'états de conscience, évacue l'obligation de tout analyser sous l'oeil politique, ainsi qu'Aristote nous engageait à le faire, encore qu'en analysant plus profondément la Politique d'Artistote, il serait fort probable que nous dégagions un sens au mot politique fort éloigné de celui que nous acceptons désormais ; cette conception de l'homme nous permet également d'évacuer la compartimentation moderne ou libérale de la société, des objets et des domaines, qui refuse au politique l'accès à certaines choses appartenant à la sphère privée. Le politique peut en effet s'occuper de tout si l'homme le décide, comme de rien d'ailleurs, le choix dépendant de la perception mentale que nous entretenons d'un sujet, de la "vision" que l'on a de ce sujet, et du meilleur moyen d'apporter des solution au problème posé.

C'est ainsi qu'il est possible, comme cela a été fait, de relire l'histoire de France via une perception marxiste, on dirait une interprétation, de la même façon qu'il est possible de lire l'histoire de la peinture au XIXème siècle non sous un angle artistique mais politique ou psychologique, ou par le biais de l'influence des drogues sur la création etc. L'ensemble de ces états de perception, de ces états de conscience qui constituent l'homme, états dont la nature, psychologique, historique, politique, etc. a évolué avec le temps, caractérisent la perception du monde et le type de réponse que l'on désire, ou que l'on peut, apporter aux différentes questions qui se posent à nos sociétés.

Une question demeure ? Quelle est la réponse la plus adaptée ? Toute perception est apte à s'appliquer à tout objet matériel et à le penser. Que devons nous donc faire, quelle est la perception qui est la plus juste ? Quelle est celle qui apporte le plus de bien ? Nous retrouvons, avec les concept de juste et de bien, le discours aristotélicien, le discours religieux primitif également, Athènes et Jérusalem, qui appliquent à la résolution des problèmes, non pas des catégories fixes - des psychologues pour les problèmes de stress, des politiques pour le bien commun, des économistes pour des problèmes financiers - mais une dynamique, une méthode, un objectif. C'est, dans un premier temps, le retour du bon sens dans la gestion des affaires humaines, et, dans un second temps, l'application des valeurs à ce que nous croyions enterré depuis l'apparition du fait scientifique indiscutable...

mardi 2 mars 2010

La pomme (de terre) de discorde, ou pourquoi Bruxelles déplaît

Une dépêche AFP, reproduite sur le site internet du Figaro annonce que Bruxelles vient d'autoriser "la culture d'une pomme de terre génétiquement modifiée du groupe allemand BASF". Bruxelle a également autorisé la "commercialisation en Europe de trois variétés de maïs transgénique de la firme Monsanto" précise le site. Outre le questionnement autour des OGM et la crainte que ce type de culture suscite quant à l'alimentation, et à la santé des consommateurs, un autre élément est révélé par ce genre de décisions : la cause, la racine, du sentiment de rejet que les français éprouvent vis à vis de la grande machine européenne.

S'il y a polémique autour de ce thème : les OGM, c'est qu'une partie non négligeable de la population est contre ce type de culture, c'est qu'une partie de la population est opposée aux raisonnements rassurants que certains spécialistes veulent bien émettre régulièrement, c'est qu'une partie de la population refuse qu'on puisse "jouer" avec les éléments constitutifs de notre alimentation pour en accroître artificiellement certaines propriétés, c'est qu'une partie de la population refuse de croire qu'on ai aujourd'hui toutes les cartes en mains pour décider si oui ou non ce type de modification génétique a des conséquences néfastes pour le corps humain. En conséquence, les représentants politiques, puisqu'ils ne sont, par définition, que des représentants, se doivent d'entendre les revendications de cette partie non négligeable de la population, et ne pas aller dans le sens qu'ils avaient espéré premièrement. La grande machine, elle, passe outre.

Lorsque la mairie d'une ville agit contrairement à l'attente des administrés, les protestations ont tôt fait de contraindre l'équipe municipale à repenser sa décision. Même à l'échelle nationale, la population, par le biais de la rue, peut marquer son mécontentement. Qu'en est-il de l'Europe ? Elle est lointaine. Descendre dans la rue ? A quoi bon ? Les français, adeptes de la protestation, se sentent démunis. Chacun a admis que la distance qui sépare cette Union Européenne lointaine du citoyen français est incompressible. La seule solution semble être de subir les décisions de l'Europe.

Certains, pro-Européens, disent que l'Europe a permis bon nombre d'avancées, que l'Europe a mis en place bien des protections, que l'Europe nous a sortis de bien des mauvais pas. Certes, toute personne de bon sens en conviendra. Cependant ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais du moyen de pression utilisable en cas de déviance, d'emballement, de la grande machine européenne. En effet, quel que soit le système politique, tant qu'il marche, tant qu'il produit ce que la population attend de lui, tout va bien, et qui s'en plaindrait ? Mais dès lors qu'il dysfonctionne, dès lors qu'aveugle, il s'engage dans des voies contraires à l'aspiration de beaucoup, dès lors que, sourd aux revendications d'une partie de l'opinion qu'il est sensé représenter, il agit contrairement à l'intérêt commun, quel recours a-t-on réellement ? Est-ce qu'un petit Kafka souffreteux, même motivé, même honnête, même entouré de ses amis, plongé dans la grande machine infernale, est capable d'en inverser le cours ? Les français n'y croient pas, et le peu d'intérêt porté aux élections européennes en est la preuve.

Voilà pourquoi, Messieurs les dirigeants, cette grande machine européenne, construite par des idéologues dont les vues sont aujourd'hui en grande partie erronées, dont les objectifs ont été revus à la baisse, dont les attentes ont été largement déçues et dont les promesses sont bien souvent remises au lendemain malgré les quelques réussites qu'on lui reconnaitra, cette grande machine froide et lointaine, cette grande machine à broyer l'humain pour en faire du texte de loi incapable de discernement, du texte de loi qui ne tient compte ni de la langue, ni des aspirations, ni des montagnes ni des plaines, ni des saveurs ni des envies, un texte de loi qui ne tient pas compte des peuples et de leurs vies, un texte de loi qui, parce qu'il se veut universaliste, applique à tous la même sanction sans discernement, cette grande machine à produire de la loi, cette grande machine à produire de l'encre et du papier contre de la sueur et du temps, cette grande machine donc, les français ne l'aiment pas...

jeudi 25 février 2010

Le banquier et le philosophe, Roger-Pol Droit et François Henrot sur Canal +

L'un est philosophe, l'autre est président de la banque d'affaire du groupe Rotschild. Les deux étaient présents ce matin sur le plateau de la matinale pour promouvoir la sortie de leur ouvrage commun : "Le banquier et le philosophe" ou comment la philosophie peut aider à repenser la crise, et peut être, le système financier actuel.

La première impression lorsque comme moi on n'a pas lu le livre et qu'on écoute l'interview est le décalage entre les deux sphères, celle, idéelle, de la philosophie et celle, concrète, de la finance. Normal me direz vous, c'est le but, à l'image du discours entre le moine bouddhiste et l'astrophysicien paru il y a quelques années. A la différence cependant que l'astrophysicien décrivait une réalité à laquelle nous sommes tous soumis et que la façon de la penser du moine pouvait nous aider à mieux l'appréhender, sans pour autant la modifier, alors que la réalité dont le banquier fait état est une réalité créée de toutes pièces par les hommes, comme produit de leur intelligence, ou de leur conscience, de leurs passions, de leurs craintes. Le décalage entre les deux sphères ne devrait donc pas avoir lieu, ou, en tout cas, il est peut être le symptôme "moral" (pour employer un terme revenu plusieurs fois durant l'interview) du malaise économique et social que la sphère financière produit de façon systémique.

Deux points particuliers ont attiré notre attention, une réflexion de Roger-Pol Droit et une de François Henrot.

Roger-Pol Droit dit : "Ainsi que la démocratie est le pire des régimes, à l'exception de tous les autres, le capitalisme est le pire des systèmes à l'exception de tous les autres". Il en déduit la nécessité de "faire avec" et donc de le réformer, de l'encadrer, de le modifier. Cette première phrase, attribuée à Churchill, est souvent citée en l'état alors qu'elle est en réalité incomplète. La phrase entière est : "la démocratie est le pire des régimes, à l'exception de tous les autres essayés dans le passé (tried from time to time, en anglais)".

Même en acceptant que cette phrase traduise une réalité, la seconde partie en transforme néanmoins les perspectives. La démocratie, cette forme de gouvernement que nous considérons comme indépassable, l'est peut être finalement... Devrait-on revenir aux grecs et repenser la question du meilleur régime ? Je laisse à chacun le soin d'y penser. De la même façon, en adjuvant à l'analogie capitalistique la fin de la phrase de Churchill on obtient "le capitalisme est le pire des système à l'exception de tous les autres essayés dans le passé" et ouvre ainsi des perspectives différentes de la seule option de régulation étatique. Sans parler des modèles décroissants qui prônent une rupture avec le système actuel, non envisageable globalement selon nous, une porte de sortie du système capitaliste aurait pu être évoquée, en tout cas du système tel que nous le connaissons actuellement et qui est basé exclusivement sur la croissance, c'est à dire sur l'augmentation, au minimum géométrique, du gain, base indispensable à la survie dudit système.

Sortir du système capitaliste pourrait donc, d'un point de vue moral, prendre pour base une réflexion autour des "valeurs" individualistes, matérialistes et consuméristes, universellement acceptée de nos jours, ainsi que leurs présupposés et leurs implications, afin de trouver des alternatives et, d'un point de vue économique, accompagner ces changements de conscience de mutations indispensables à une valorisation de normes éthiques, environnementales, de redistribution juste et à une réflexion autour de la notion de croissance et des moyens de lui substituer un autre "moteur" économique.

La remarque de François Henrot concernait l'incapacité des mesures de régulations à régler effectivement les problèmes de la finance. Il expliquait que les solutions proposées appartiennent toujours au passé, que les propositions faites aujourd'hui concernant l'encadrement de certaines activités financières comme la titrisation auraient été efficaces pour prévenir la crise que nous connaissons, mais seront dépassées pour prévenir celle de demain. De là est issue, lors de l'interview, une discussion où brièvement, François Henrot a noté le formidable creuset d'intelligence pure que constituent le milieu de la finance et des traders ; qu'il ne fallait donc peut être pas jeter l'anathème trop vite sur ce milieu.

Invité à déjeuner chez des amis le week end dernier, j'ai remarqué cette petite phrase attribuée à Einstein près de leur bureau, que je cite en substance : "La solution d'un problème n'est jamais issue des modes de pensée qui l'ont engendré". Le vrai progrès, d'où découle la solution est donc toujours du domaine de la pensée avant de pouvoir être concrétisé, il est un renouvellement de la pensée, la découverte d'un mode de pensée plus élevé, un accouchement en quelque sorte d'une pensée neuve, hors d'elle même ou de ce qu'elle était. Les mathématiciens, spécialistes d'analyse vectorielle diraient : " une pensée qui n'est pas combinaison linéaire des précédentes". Aujourd'hui, François Henrot, et toutes les personnes qui appartiennent à son milieu, est ébloui, à juste titre, par l'intelligence pure qui s'exprime dans ce milieu. Pour avoir étudié les fondements analytiques, topologiques, fonctionnels, bref, mathématiques, sur lesquels leurs modèles sont appuyés, je dois dire qu'il y a effectivement un côté séduisant. Cependant, limiter l'intelligence à la capacité de produire de tels modèle est une perception de l'intelligence relativement limitée. Je me rappelle d'un ami, spécialiste d'algèbre commutative, agrégé de mathématiques, qui a pourtant du passer 5 ou 7 fois le permis de conduire avant de l'obtenir. Les trois premières fois, après 45 heures de conduite, il lui était toujours impossible de passer la 5ème. La partie psycho-motrice n'était pas son fort. Sa psychologie et sa compréhension des autres était, comme beaucoup d'ailleurs, également perfectible. Son aptitude à gérer les problèmes "relationnels" n'étaient pas non plus à l'image de sa capacité à débrouiller les problèmes mathématiques les plus abscons.

Ce creuset de l'intelligence dont parle François Henrot est responsable des crises qui en découlent car dans le "produit fini" issu de cette intelligence se trouvent également les insuffisances dont il souffre, et dont nous souffrons ensuite. En remarquant que les solutions apportées par l'Etat sont toujours "des solutions d'hier", François Henrot met le doigt sur ce qui coince. De la même façon que les solutions étatiques, en ne sortant pas d'elles mêmes, en se contentant de colmater la brêche, en ne se détachant pas des "modes de pensée" qui ont engendré le problème, ne peuvent y remédier réellement, en ne sortant pas de l'état d'esprit, du mode de pensée, qui anime les traders et ceux qui produisent les modèles mathématiques et financiers, il ne sera pas possible de trouver de solution au problème.
Tant que nous n'atteindrons pas une perception de ce qu'est l'intelligence qui dépasse celle que nous en avons aujourd'hui. Tant que nous n'atteindrons pas une conception de ce qu'est le gain, le progrès, la justice, la substance, qui dépasse celle que nous, en tant qu'humanité et pas seulement en tant que banquier ou trader, entretenons actuellement, il y a fort à parier que nous continuerons à poser de petits sparadraps sur les plaies toujours plus béantes que crée, de façon régulière, notre système capitaliste...

vendredi 19 février 2010

Interview Nathalie Arthaud sur Canal +

La désormais porte parole de LO, lutte Ouvrière, était ce matin sur le plateau de La Matinale pour faire entendre, à l'approche des régionales, la voix de la protestation ouvrière.

Commençons par un point positif de son discours, la clarification, pour les français, du positionnement de LO. En effet, les partis d'extrême gauche en France sont relativement nombreux, et on une visibilité quasi égale ce qui ne permet pas, à moins d'être vraiment à l'écoute, de les différencier facilement. Nathalie Arthaud rappelle ce matin que deux catégories existent au sein de ces partis : ceux qui ont une vocation gouvernementale, c'est à dire ceux qui, ayant à leur tête un dirigeant qui a déjà exercé des fonctions ministérielles, tendent à former un grand parti de gauche en s'alliant au PS afin de gouverner à nouveau, il s'agit du Parti Communiste de MG Buffet et du Parti de Gauche de JL Mélanchon ; et ceux, LO et le NPA, qui n'ont pas de vocation gouvernementale, même si Nathalie Arthaud décrivait ce matin le NPA comme ayant tout du moins une tentation gouvernementale.

La question se pose donc pour Lutte Ouvrière : Comment faire changer les choses sans entrer au gouvernement? Réponse : Par la révolution ! Absurde diraient certains. En effet, le mot étant daté, les français, en l'entendant, pourraient penser qu'il s'agit là d'une idéologie démodée et complètement déconnectée de la réalité. Pas si sur...

Les nouveaux partis d'extrême gauche, désireux de montrer ce que le discours marxien a d'actuel, en adaptent les idées, et les mots. A "révolution", Nathalie Arthaud préfèrera le terme "explosion sociale". Tout de suite, lorsqu'on pense "grève", "manifestations", "blocage des usines", "accaparement de l'outil de production par le prolétariat" en somme, le scénario devient beaucoup plus réaliste, beaucoup plus actuel, beaucoup plus porteur d'espoir pour ceux qui ne croient plus en la capacité des dirigeants politiques d'apporter un réel changement à la classe ouvrière, aux petits salariés et aux centaines de milliers de chômeurs. A la lumière de ceci, une autre question mérite donc d'être posée : La société civile, et plus précisément, la masse des ouvriers, peut-elle apporter le changement que le gouvernement, tiraillé entre des nécessité sociales et une volonté libérale, ne peut mettre en place ? Le discours de Nathalie Arthaud trouve en tout cas une résonance dans la pensée française qui, sans même être d'extrême gauche, pense sincèrement que face à certaines dérives du pouvoir, la rue est bien souvent le seul recours, en tout cas le seul qui soit à même de faire reculer le gouvernement.

Ou se trouvent donc les points faibles de son discours ? Comme dans le discours de la majorité des partis politique, ils se situent dans la critique abusive, dans la grogne ininterrompue, dans le déséquilibre du positionnement. Ces trois thèmes sont liés mais n'ont pas trait au même aspect du discours.

La grogne ininterrompue est un aspect "non verbal" du discours. Elle tend à crée une tension sur le plateau, tension inutile, tension qui est déjà plus ou moins présente sans cela, tension qui ne favorise pas l'écoute. En effet, la journaliste, qui a pour but d'enchainer les questions, crée déjà un rythme soutenu dans l'interview. A ce rythme s'ajoute, dans chacune des réponses de Nathalie Arthaud, une volonté de critiquer le gouvernement, et donc, une forme d'agressivité. Par ailleurs, la dénonciation de la condition de vie des travailleurs, ou des chômeurs, pour qu'elle soit crédible, semble devoir comporter une forte part de gravité dans le ton et dans l'expression du visage. Si à ceci on ajoute un débit de parole relativement rapide, on obtient une image de grogne qui n'est pas forcément propice à une bonne écoute. Il y a un paradoxe à vouloir séduire via un discours agressif ; ce paradoxe nécessite d'utiliser a bon escient tous les aspects de la communication non verbale, c'est à dire vocale essentiellement, comme le positionnement de la voix, les variations dans le ton, dans le rythme. Il s'agit d'accepter qu'une réponse sereine n'est pas forcément une réponse molle. Par ailleurs une réponse calme et froide peut avoir beaucoup plus d'impact qu'une réponse contestataire et mono-tonale.

Les deux autres aspects, la critique abusive et le déséquilibre du positionnement sont liés, l'un étant la conséquence de l'autre. Dénoncer est nécessaire. Ne faire que dénoncer crée un déséquilibre. Le NPA l'a compris, et c'est d'ailleurs lors du passage LCR - NPA que le discours s'est modifié, Olivier Besancenot voulant faire du nouveau parti une "force de proposition" également, sans pour autant céder à la moindre compromission avec le pouvoir en place ou avec le positionnement "ambigu" du PS vis à vis du système libéral. C'est dans cette tentative qu'il s'éloigne de LO, c'est ainsi que Nathalie Arthaud se différencie d'Olivier Besancenot.
LO reste donc le seul parti uniquement critique ? Oui et non, car, bizarrement, bien que parti politique, la solution que LO propose n'est pas vraiment politique, au sens de pas gouvernementale, mais plutôt sociale : le peuple doit prendre le pouvoir par la rue, par les manifestations et les grèves. Ce positionnement radical accentue la sensation de déséquilibre, car, pour la majorité de la population, la grève et les manifestations peuvent être des solutions, mais pas les seules. Ce sont les moyens qu'on utilise lorsque tous les autres ont échoué, mais la tentation "violente", du rapport de force conflictuel comme unique solution politique, n'est pas envisageable pour le citoyen. L'état de révolution permanente n'est pas acceptable, même idéologiquement, de même que l'état de guerre de tous contre tous, état hobbesien, a du céder la place à une conception de la nature de l'homme moins radicale. L'équilibre, la pondération dans le choix des moyens, est une caractéristique mentale, psychologique, de l'individu. Le fait de ne rien envisager d'autre que "la révolution" marginalise de facto le discours de LO. Doivent-ils pour autant renoncer à leur positionnement, ou l'assouplir ? Pas sur...

mardi 16 février 2010

Billet : Sur le discernement

Le discernement, cette qualité de l'esprit que l'on associe souvent à l'intelligence, cette épée de l'esprit, n'est-il pas essentiel au jugement politique, au jugement tout court même, à la vie des hommes en quelque sorte, à leurs progrès, à leurs controverses ? Le discernement permet en effet de discriminer avec précision entre différents sujets, il permet d'éviter ce qui pervertit bien souvent le jugement, c'est à dire l'amalgame. Il permet de ne pas se laisser aller aux sophismes. Il permet de décortiquer les arguments un à un et de les ranger dans les catégories qui leurs sont propres, ne laissant aucune place au hasard, à la facilité ou à l'erreur de jugement.

Les passions sont bien souvent l'ennemi du discernement, elle altèrent le fil de son épée, et, celle-ci, émoussée, ne parvient plus à faire la différence entre ce qui pourtant n'est en rien semblable, autorisant ainsi les amalgames les plus tragiques. Ainsi, à la sortie des stades, la victoire ou la défaite, se soldent bien souvent par des abris bus éclatés, par des pare-brise fracassés, par des yeux au beurre noir, uniquement parce que le ballon est entré plus souvent dans un filet que dans l'autre. Quel lien entre le sport et ce qu'il représente de qualités et ces actes de vandalisme ? Le manque de discernement répondra surement, trouvant une excuse, une raison, à tout ceci.

Que faire, que dire, lorsque manifestement la personne engagée avec vous dans une controverse n'a pas le discernement nécessaire à bien comprendre vos arguments? Ne lui dites pas : "tu ne comprends pas". Car manifestement, ne voyant pas qu'elle n'a pas le discernement nécessaire à faire la distinction entre les différents aspects que vous lui présentez, elle croira avoir raison contre vous, elle pensera comprendre la chose dans son ensemble contrairement à vous, elle vous renverra donc un "c'est toi qui ne comprends pas" au visage, vous accusant de manquer vous même de ce discernement si essentiel. La chose est cruelle, car elle est sans issue. Le discernement, comme l'intelligence, est une chose incroyable, car, comme disait Coluche, chacun est persuadé d'en avoir reçu suffisamment vu que c'est en fonction de ce qu'il a reçu qu'il peut juger.

Suite à mon texte sur "L'autre Dumas", des critiques se sont faites entendre. Elles questionnaient mon manque de discernement, elles questionnaient mon incapacité à voir l'importance de certains grands thèmes qui traversent notre société. Elles me reprochaient de ne pas prendre toute la mesure de cette chose grave pour la mémoire des esclaves afro-antillais, pour la mémoire de Dumas lui-même, cette chose qui est que Dumas est joué par un acteur blanc ! A ceci était ajouté le fait qu'il n'y ai aucun acteur africain, contrairement aux Etats-Unis, qui puisse être choisi pour ce rôle. A ceci était ajouté le fait qu'il est impossible de considérer Dumas comme un auteur traditionnel, car il était quarteron, et durant de longues années en proie aux critiques racistes, et donc qu'on ne peut faire abstraction de la couleur de sa peau ni de ce qu'il représente. A ceci s'ajoutait la question : "Tu verrais un film sur Aimé Césaire joué par un blanc ?". A ceci s'ajoutait l'autre question : "Ca ne te gênerait pas que Molière soit joué par un noir ?"

Dans mon ignorance, j'avais cru que l'art pouvait transcender les perceptions racistes, ou ethniques, ou nationalistes. J'avais cru qu'un Will Smith, par exemple, interpréterait un jeune Molière, ou un Chateaubriand, au moins aussi convaincant qu'un Guillaume Canet ou qu'un Brad Pitt. J'avais cru que le talent d'interprète, la qualité de jeu, la sensibilité, avaient un poids plus important que la couleur de la peau.

Dans mon ignorance, j'avais pensé qu'un film sur Aimé Césaire, qui est LE poète francophone de la "négriture", aurait bien évidemment un lien avec la couleur de peau de l'acteur principal, avec tout ce que cette couleur représente comme douleur vis à vis de la mémoire de l'esclavage, vis à vis de la colonisation, étant donné que sa poésie repose justement sur cette douleur, sur cette couleur, alors qu'un film sur Dumas écrivain, partageant sa plume avec d'autre, pouvait se passer de traiter le thème de la négritude. J'avais pensé qu'il était possible de faire un film sur un homme "de couleur" sans rappeler tout le temps la couleur de sa peau et ses origines, sans tout ramener tout le temps à la couleur de la peau, sans tout réduire à la couleur de la peau, comme si le génie était prisonnier des pigments.

Dans mon ignorance, j'avais cru qu'un réalisateur était un artiste, et que le choix des comédiens était une question de sensibilité, de qualité de jeu. J'avais cru que, comme un Raymond Moretti s'était autorisé à peindre Louis Armstrong avec du rouge et du bleu et du jaune, sans noir, un réalisateur pouvait choisir pour comédien celui qu'il sentait le plus proche de Dumas par rapport à son jeu, à ses sentiments, à son interprétation, et pas par rapport à la couleur de sa peau.

Dans mon ignorance, j'avais cru que le fait regrettable qu'il n'y ai pas d'acteur noir aussi prestigieux en France qu'aux Etats-Unis, n'était pas une raison suffisante pour dénigrer un film sous prétexte qu'il met en scène un acteur blanc pour incarner un homme noir.

Dans mon ignorance, j'avais cru que pour dépasser les mesquineries racistes, il fallait s'occuper d'autre chose que de la couleur de la peau, sans cesse.

Dans mon ignorance, j'avais cru que cette échelle de valeur qui place en premier lieu la couleur de la peau et ensuite suite seulement l'amour, le génie, la force, l'intelligence, la joie, etc. était impropre à unir les hommes.

Dans mon ignorance, j'avais cru que les drames terribles de l'esclavage et de la colonisation qui ont marqué la mémoire de notre pays, sans être oubliés, ne devaient pas être reprochés à ceux qui, aujourd'hui, en sont les héritiers sans pour autant en être les auteurs, qui aujourd'hui refusent d'approuver les horreurs du passé et qui luttent pour l'émancipation des minorités.

Dans mon ignorance j'avais cru que les drames racistes qui continuent d'exister étaient suffisamment graves pour qu'on ne crée pas d'amalgames et de haines inutiles.

Dans mon ignorance, j'avais cru qu'un réalisateur qui se prend d'affection pour Dumas et son statut d'écrivain, à l'heure ou des milliers de merdes sanguinolantes dégringolent des studios hollywoodiens et hypnotisent nos esprits, était plutôt remarquable, était plutôt bon signe.

Mais cette ignorance est probablement la preuve de mon manque de discernement. Et, ainsi que je le disais plus haut, comment faire pour voir ce que la finesse de mon esprit me cache, comment comprendre ce que ces hauts esprits voient si bien et qui justifient leurs si basses actions ? Merci d'avance donc, à ceux qui sauront pardonner ma passion de la littérature, de son universalité, qui place ce qu'elle porte au delà des question ethniques, au delà des considérations pigmentaires, passion qui est surement à l'origine de mon cruel manque de discernement...