lundi 12 janvier 2009

La communication politique de Nicolas Sarkozy

La communication politique de l'Elysée - Chapitre 1

Le Président de la République se livre assez rarement, de par sa fonction, à des interviews. Il ne sera donc pas question ici d’analyser une interview proprement dite. Cependant, l’engouement de la population lors de sa campagne, l’hystérie lors de son élection, sa chute incroyable dans les sondages durant les six-huit mois qui l’ont suivie, traduisent le côté passionnel que cet homme a entretenu avec l’opinion publique. Par ailleurs, difficile de passer à côté de l’aspect « communication » du personnage, surtout sur un site sensé parler de com’ politique.

Hors de question non plus de faire une fixette sur le Président et d’analyser en détail tous ses propos. Une fois de temps en temps, nous nous attèlerons donc à une facette de sa communication, histoire de comprendre un peu mieux comment l’Elysée s’adresse à nous, est-ce que c’est efficace, et quelles sont les imperfections majeures.

Le thème d’aujourd’hui sera : le tempo.

Ce thème est un peu particulier. Il ne se rattache pas tant au langage, à la communication proprement dite, à ce que l’on dit au moment où on le dit, mais à la partie « préparation ». La communication politique se définit autant par la façon de dire l’action qui sera menée que par le choix de ce que l’on va dire et du moment où on va le dire.

Des aspects plus « techniques » incitent parfois les hommes politiques à mettre en place certaines mesures qu’ils sauront être impopulaires, mais qu’ils pensent être bénéfiques pour le pays. « Autant les faire passer tout de suite parce qu’après ça risque de ne plus être possible », disent-ils. Ils sont donc face à un choix politique. Le choix politique de Nicolas Sarkozy a été de présenter la majorité de ses réformes en parallèle. Il a voulu avancer sur tous les dossiers en même temps. Le « une chose après l’autre », qui hante le bon sens populaire depuis tant de temps a perdu pour lui toute signification politique. Les sondages lui ont rappelé la triste réalité.

Comme tous les présidents de la République avant lui, il se dit : J’ai été élu sur un programme, je ne ferai pas comme mes prédécesseurs, je mettrai en place ce que j’ai dit. Il a d’ailleurs concrétisé verbalement cette intention en martelant durant la campagne : « ce que je dis avant, je le ferai après ». Cette image d’un homme qui ne reculera pas (devant l’opposition des syndicats, les manifs, etc.), qui saura porter les réformes dont le pays a besoin, a donc compté pour beaucoup dans le soutien qu’il a reçu de la population.

Une fois élu, il s’est attaché, et il s’y attache encore aujourd’hui, à mettre en place ce qu’il « avait dit avant ».

Cette stratégie en matière d’annonces a-t-elle été la bonne ? Voici deux exemples qui illustreront qu’il est rarement bon de présenter les choses sans un discernement préalable de la psychologie et des attentes de ceux qui sont sensés les recevoir.

Chacun a probablement connu, dans son enfance, un de ces moment où on rentre à la maison avec un bulletin de note plus que moyen, et qu’on tombe sur papa très en colère après tout le monde parce qu’au boulot ça s’est mal passé et sur maman qui crie parce qu’elle en a raz le bol d’entendre papa râler. A ce moment là, en général, on a beau être seulement en CM2, on a compris qu’il est peut être bon de différer légèrement l’annonce de la mauvaise nouvelle…

Sage décision ! Si la personne à qui vous devez faire passer un message n’est pas dans les meilleures dispositions pour l’entendre, il vaut mieux patienter.

La présidence de la République a pensé, à tort, que les français étaient en attente de réformes et qu’il fallait y aller fort et tout de suite. Les premières chutes dans les sondages auraient du leur mettre la puce à l’oreille. Le désir de réforme est rarement lié à la capacité de la population à les accepter. Pourquoi ? Voici le deuxième exemple :

Je me rappelle d’une demande des parents d’un ami lorsque nous étions en 5ème, au collège : je veux au moins 12 de moyenne ce trimestre. Tu bosses jour et nuit si tu veux mais tu me ramène un bon bulletin.

Fin du trimestre, le copain ramène 12 de moyenne. Mission accomplie me direz vous ? Eh ben pas vraiment ; il a ramené 19 en sport, 8.5 en maths, 18 en dessin, 7 en anglais, 16 en musique, 9 en français, 14 en technologie, 9.5 en histoire-géo, etc. Les parents ont eu l’impression que le contrat n’était pas tout à fait rempli… Il y avait un ordre des priorités évident pour les parents : maths-français-anglais-histoire géo. Mon copain avait préféré mettre l’accent sur le sport la musique, la techno et le dessin…

Le désir de réforme, l’adhésion globale au programme du candidat, ne constituent pas un blanc seing en faveur de toute action politique réformatrice. Chaque français a une conception bien particulière et personnelle de ce que devrait être le pays, en fonction de sa perception de la réalité, en fonction également de ses besoins propres. De là découle l’idée qu’il se fait des réformes, et surtout, la façon dont il va interpréter chacun des propos du président de la république.

Un exemple simple pour caractériser ce que je viens de dire : Durant la campagne, le désir de Nicolas Sarkozy de ramener vers la droite républicaine une partie des électeurs déçus qui s’étaient décalé vers l’extrémisme frontiste, l’a poussé à tenir un langage relativement radical (contrebalancé d’ailleurs par des prises de positions plus sociales qu’à l’accoutumée). Notamment, nous nous rappelons tous du : « la France, tu l’aimes ou tu la quitte » qui avait fait polémique. Nicolas Sarkozy prenait la peine de justifier ses propos en affirmant qu’il était normal, lorsqu’on désire vivre en France, d’en accepter, notamment, les règles et la culture.

« Je vais voter Sarko. Si il passe, il va foutre les arabes dehors » me dit un jour, dans le secret de la confession, une personne que je savais être un électeur du front national. Cet homme croyait réellement que cette élection allait transformer le quartier dans lequel il vivait, et dont il attribuait la majeur partie des problèmes aux étrangers. Il était persuadé d’avoir face à lui l’homme politique qui avait la détermination de transformer la France en un pays qui correspondrait avec l’idée que cet homme s’en faisait. Bref, cet homme entendait exactement ce qu’il avait envie d’entendre.

On voit bien ici comment les propos des hommes politiques ne sont jamais compris de la façon dont ils sont prononcés. On pourrait même se poser la question de savoir si au moment d’écrire les discours, certains « conseillers en communication » n’anticiperaient pas ces manques de compréhension à venir pour les favoriser. Mais bon, dire cela reviendrait à les accuser de manipuler l’opinion et nous n’irons pas jusque là.

Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne les réformes à caractère social, économique, etc. on comprend bien que la présidence de la République n’a pas suffisamment compris le caractère psychologique particulier des français, et la hiérarchie des réformes qui en découle.

Une difficulté supplémentaire vient du fait que cette hiérarchie n’est pas statique, mais dynamique. Elle évolue au gré de l’actualité. Avant hier la sécurité et l’immigration étaient les premiers sujets de préoccupation des français, hier c’était le chômage, ce matin c’était encore le pouvoir d’achat, cette après midi c’est devenu plus précisément la crise, le froid, l’école, etc. Qui sait de quoi demain sera fait ?

Que faire pour changer les choses ? Premièrement établir un calendrier des réformes et le communiquer. Deuxièmement : s’y tenir ! Les français aiment savoir ce qui les attend. Il n’y a qu’à les regarder vivre pour comprendre qu’ils n’aiment pas, à l’inverse des américains, le risque, l’investissement hasardeux, l’innovation à tout rompre. Non, pour les français, un boulot à vie, un placement financier pépère et un toit acheté à crédit et remboursé le plus vite possible pour être enfin à l’abri sont les piliers centraux d’une vie tranquille, celle qu’on aime. Etablir un genre de calendrier de ce qui va être fait dans l’année ou les deux années à venir permettrait à chacun d’avoir le temps de s’y préparer psychologiquement.

L’autre chose est de s’y tenir. Même si le président est coutumier du fait, il faut qu’il cesse d’annoncer des réformes qui sortent du chapeau, s’il désire terminer son mandat au dessus de 30% d’opinions favorable. La dernière en date : le juge de l’instruction qui remplace le juge d’instruction. Ce genre d’annonce, avec rien du tout en toile de fond, n’est pas plus acceptable que ne l’était celle qui consistait à faire porter la mémoire des enfants juifs déportés par les petits français à l’école primaire, annonce qui n’était basée sur aucune réflexion réelle.

En ce qui concerne la justice, un rapport est censé être rendu en juin. Médiatiser ce rapport, en donner éventuellement quelques éléments si on veut occuper la scène avant le mois de juin sur la question de la réforme judiciaire, peuvent être des possibilités, mais il faut attendre à tout prix que ce qui a été prévu se mette en place. Sinon, à quoi bon commander un rapport ?

Bref, on comprend pourquoi le mauvais tempo choisi par la présidence a contribué, en partie, à accroître l’opposition des français aux réformes, à les rendre sceptiques, voire réfractaires… On voit également que le bon sens populaire l’emporte toujours sur les techniques de communication, et ça c’est plutôt une bonne nouvelle…