Ce matin, en écoutant Jean Pierre Raffarin sur RTL parler de la "bousculade" au niveau des réformes de l'hopital, en voyant que la phrase qui avait été retenue comme slogan de l'interview était "Quand on bouscule le temps, le temps se venge", nous nous sommes posés quelques questions sur le lien qui peut exister entre la notion de temps, de durée ou même de rythme et la communication politique.
En effet, on se rend bien compte à quel point le désir de faire passer rapidement une réforme peut être contre-productif. L'opinion a souvent l'impression d'un passage en force alors que la volonté du gouvernement était peut être de transformer sans plus attendre ce qui nécessite de l'être, ce qui, peut être, attend d'être amélioré depuis plusieurs années. Ne soyons cependant pas naïf, une composante politique sous-tend toujours toute réforme, surtout les plus immédiate : la crainte de ne pas pouvoir les mener à bien par la suite, à cause d'un déficit de crédibilité, d'une opposition trop forte et trop unie, etc.
Cependant, au delà du rythme des réformes ou du choix de l'ordre dans lequel celles-ci sont menées, la notion de temps s'impose à chacun, comme une des conditions d'acceptation du changement, comme le cadre dans lequel s'inscrit toute réflexion.
Notre société, plus qu'une "société de la vitesse" est une société de l'accélération. Un brin de mécanique pour expliquer cela : Soit d une distance parcourue entre deux instants t1 et t2, le quotient d/(t2-t1) définit la vitesse à laquelle la distance d a été parcourue. L'accélération se défini comme d/(t2-t1)², c'est à dire comme la variation de la vitesse entre les instants t1 et t2.
Que se passe-t-il si, pour chaque distance d parcourue, la durée (t2-t1) devient de plus en plus petite ? La réponse est évidente, la vitesse augmentera en conséquence.
Que se passe-t-il si pour une durée (t2-t1) constante, la distance d augmente, la vitesse augmentera en conséquence. Que le durée soit constante ou qu'elle soit variable, l'augmentation de la vitesse, c'est à dire l'accélération, aura de facto un impact sur le temps.
La réduction du temps accordé à chaque réforme, ou bien le nombre de réformes effectuées à temps constant augmente donc la vitesse et reproduit ce phénomène d'accélération caractéristique de notre époque. Les avions vont plus vite, les repas sont plus rapides à cuisiner, et à manger, le nombre d'activités que l'on s'attend à effectuer dans une journée augmente (le nombre d'heures de sommeil a été mesuré dernièrement à la baisse, ce qui prouve bien que les journées s'allongent), le nombre de tâches professionnelles journalières augmente, les attentes quant à ces tâches augmentent également, même les scènes d'action au cinéma s'enchaînent à un rythme bien supérieur à ce que l'on a connu ne serait-ce que quinze ans en arrière, et c'est sans parler des jeux vidéos auxquels nos enfants sont accrocs, car les plans des "doom-like" s'enchaînent à une vitesse propre à donner le tournis à n'importe quel adulte...
Dans ces conditions, il est normal que l'attitude des hommes politiques s'inscrive dans ce cadre "accéléré". "Une société nouvelle", "la rupture", "le changement", toujours plus de réformes, toujours plus vite.
J'ai, à ce stade, plusieurs questions :
1. Pourquoi toutes ces réformes ?
2. Le veut-on vraiment ?
3. Une société qui refuserait de se réformer à ce rythme serait taxée d'immobilisme. Depuis Einstein et sa théorie de la Relativité restreinte, on sait que cet "immobilisme" est relatif, et dans notre cas, relatif à l'accélération des modes de comportements que nous subissons. Un rythme plus lent serait-il forcément moins efficient ?
4. Est-on sur que cette accélération que subit la société dans à peu près tous les domaines est propre à accroître la qualité de vie de tous ?
5. A faire trop croire aux personnes en détresse qu'un changement rapide de leurs conditions de vie est possible, s'ils ne voient rien venir depuis des années, ne contribue-t-on pas à radicaliser leur positionnement politique ?
Nous ne proposerons ni réponse détaillée, ni réponse absolue, mais juste, comme d'habitude, un point de vue. En relisant quelques ouvrages qui traitent des problèmes de management dans les entreprises, mon autre cheval de bataille auquel j'espère pouvoir m'atteler un jour pour apporter des réponses à ceux qui souffrent de ces méthodes managériales archaïques, j'ai constaté que les plaintes de la plupart des travailleurs de la vie moderne concerne "le stress" qu'ils n'arrivent plus à gérer. Ce désir d'ivresse que procure l'accélération est contrecarré par la souffrance que cette accélération cause dès lors que la notion de responsabilité intervient. Elle créé en effet une incertitude quant à l'avenir, incertitude qui ne peut générer autre chose que du stress. Sans parler de toutes les personnes, compétentes, intelligentes, qui ont cependant besoin de temps pour mener à bien un travail de qualité. J'engage chacun à lire ce que rapporte le célèbre mathématicien français, médaillé Fields, Jean Pierre Serre (si je me rappelle bien) concernant le temps qu'il lui fallait par rapport à ses camarades de fac pour comprendre les énoncés mathématiques. Cela ne l'a pas empêché d'être un des plus brillants mathématiciens français alors qu'on ne se souvient d'aucun des noms de ses camarades à l'esprit si "vif".
Par ailleurs, est-on sur que toutes ces réformes apportent un réel avantage à notre société ? Une réflexion basée sur les piliers principaux de nos sociétés, sur ce que nous voulons conserver et sur ce qu'il serait bon de modifier serait peut être plus efficace que cette course effrénée après la réforme.
La justification tant entendue est " Nos sociétés évoluent à un rythme soutenu, nous devons nous y adapter". Cette hypothèse est à la base du stress qui est généré aujourd'hui. Parmi toutes les fausse hypothèses sur lesquelles nous construisons nos modèles économiques, politiques, sociaux, etc. celle ci touche directement l'humain, dans sa vie quotidienne. En effet, "S'adapter à une réalité objective" semble être la directive majeure, la condition sine qua non car, "si vous ne vous adaptez pas, la société vous exclura". Ceci est non seulement faux mais nuisible.
C'est nous qui définissons subjectivement quelle est la société dans laquelle nous vivons. Nous définissons également nos conditions de travail dans la mesure où nous acceptons ou refusons ce qui est "imposé par le monde du travail". Nous définissons ainsi également le besoin de réformes dans le mesure où nous clamons qu'elles sont indispensables à un avenir meilleur. Un constat froid et lucide sur la nécessité de toutes ces réformes, une modification de nos objectifs sociétaux et une prise de recul quant à cette soit disant "adaptation nécessaire au rythme à la quelle la société évolue" créeraient les conditions d'une société différente, moins rapide. Bref, ce que j'essaie, tant bien que mal, de dire est que cette société n'est pas un objet qui évolue de lui même, une entité autonome, mais quelque chose que nous faisons évoluer par nos choix et nos décisions. Il ne tient donc qu'à nous de faire d'autres choix.
Beaucoup d'objections surgissent lorsque je présente ce genre de propos à certains cadres en entreprise, notamment l'impossibilité, lorsqu'on est seul à penser différemment, de faire valoir cette différence. Il y a des réponses à ces objections mais je n'ai pas le temps de les justifier ici. Ce questionnement a uniquement pour but de montrer à quel point la communication politique s'est adaptée, en ce qui concerne l'accélération des réformes, à un modèle social qui n'est pas entièrement, pour ne pas dire pas du tout, bénéfique aux français. Le désir de retour à la nature, à un mode de vie plus contemplatif, c'est à dire l'éloignement des sources de stress, les changements de carrière à répétition chez les cadres quitte à perdre une part de salaire importante, sont des exemples qui montrent qu'au sein de nos sociétés, le besoin de plus de temps, d'un rythme plus souple se font sentir de plus en plus.
La communication politique et l'action politique sont ancrées depuis plusieurs années dans un modèle "d'accélération" croyant ainsi répondre au besoin de la population. La tentation d'aller vite pour faire passer certaines mesures à perdu le gouvernment Villepin sous la présidence Chirac, alors même que l'air du temps était au "changement à tout prix". La volonté du Président Sarkozy de lancer toutes les réformes en même temps, en parallèle, pour aller plus vite est une des raisons qui rendent sa communication "anxiogène". A ceci s'ajoute des "rencontres" entre gouvernement et syndicats qui sont sous-tendues par l'exigence de rapidité des prises de décisions et donc qui sont régulièrement qualifiées de factices. En effet, dans ces conditions, la tentation de croire que toutes les décisions ont été pré-déterminées est forte. Enfin, l'impatience affichée du Président de la République, basée sur un désir d'aller vite, est également génératrice d'un stress qui se communique, non seulement à son équipe, non seulement à ses interlocuteurs, mais également à la population.
La population est-elle prête à ralentir ? Peut-on d'ores et déjà freiner des deux pieds ? Peut être pas de cette façon. Les changements de conscience sont souvent lents, et la population est encore, en grande partie, engoncée dans ces schémas de pensée ultra-mouvants. D'autant que les personnes qui vivent dans des conditions difficiles attendent ce changement, le réclament à corps et à cri. Il semble qu'un vrai plan de communication basé sur des valeurs non comptables soit plutôt nécessaire avant tout changement de comportement effectif. Commençons dès aujourd'hui à opérer ce changement, c'est à dire : prenons le temps d'y penser !